Extraits du dossier de presse

Gloria Friedmann est connue pour son travail se situant à distance de la scène artistique dominante et questionnant la place de l'homme sur la planète à travers une ouverture tout à la fois écologique, sociologique et politique. C'est à très juste titre que le film réalisé par Philippe Puicouyoul (52 mn, documentaire couleur) et diffusé dans l'une des salles du musée Bourdelle pendant l'exposition, porte le titre: Gloria Friedmann, femme du monde. Le parfait résumé de l'oeuvre prolixe, interrogative du passé comme du présent d'une artiste qui définit ses activités comme un thermomètre qui indique la température du monde et de la société". Quelques images du film de Philippe Puicouyoul :

Gloria Friedmann a reçu, comme d'autres artistes invités depuis 2004, carte blanche pour investir la totalité du musée Bourdelle avec des sculptures et des installations entamant divers dialogues avec celles d'Antoine Bourdelle selon leur sens et leur emplacement, dont de nombreuses nouvelles créations. La haute salle du Hall des plâtres qui héberge les oeuvres monumentales du sculpteur, comme Le Monument au général Alvéar, le Monument à Adam Mickiewicz, honorant respectivement le libérateur de l'Argentine et le chantre de l'indépendance de la Pologne, ou encore La France, buste imposant réalisé lors de la première guerre mondiale, accueille dans sa configuration inchangée depuis sa construction en  hôtes quelque peu différents, contrastant en légèreté, malgré leurs dimensions imposantes, avec leurs voisins proches. Metropolis, pantin suspendu au plafond avec ses membres animés comme un jouet sommaire, envahi d'une juxtaposition de photographies de foules anonymes, en dit long sur une humanité soumise aux volontés des puissances cachées entre ses deux faces.

Monsieur X, assis sur un socle, un bras tendu vers le visiteur, l'autre reculant vers le fond de la pièce comme un déni, est vêtu d'un pantalon et d'un manteau fabriqués en cousant les drapeaux des pays du G8. Sa tête de plâtre a la même forme de globe terrestre que celle modelée en terre tenue entre ses mains par La Matrix (exécutée en 2005 et visible dans une autre salle du musée) sans tenir une seconde à travers son geste imprécis le même discours que la femme aux vêtements rustiques couleurs "nature", humble mais ferme et attentive à ce qu'elle soutient. Il s'agit là de l'oeuvre la plus ancienne présentée par Gloria Friedmann dans cette exposition.

Entre ces deux scupltures se faisant face, le visiteur peut découvrir la série Ecstasy, de nouvelles peintures de Gloria Friedmann qui n'a pas abordé cette discipline depuis l'an 2000. Réalisées en grand format à l'acrylique derrière des panneaux de plexiglass, elles provoquent le doute dans l'esprit du visiteur, oscillant entre évocation d'émergence ou de dissolution des personnages, ou plus simplement passage d'un état à un autre avec toujours un dynamisme prononcé.

Deux autres nouvelles sculptures, couple "mutant" fabriqué à partir de matériel informatique et baptisé par l'artiste  Oryx + Crake, se tiennent par la "main" dans le patio du musée. Juliette Laffon, commissaire de l'exposition, les présente comme une interprétation saisissante d'écorchés, ranimés par le flux d'images brouillées du moniteur en place du ventre du personnage féminin.

Comme déjà vu plus haut avec Le Parfait Amour, l'investissement de Gloria Friedmann au musée Bourdelle fait la part belle au thème des vanités. Ainsi de Hello! gros oeuf de plâtre délicatement posé sur le lit du sculpteur révélant quand on l'approche un crâne aux orbites couvertes de miroirs, ou de Tic tac, tic, tac..., squelette nickelé campé sur le bord de la cheminée et entouré de six réveils rose fluo en parfait état de fonctionnement proposant chacun une heure différente.

D'autres squelettes jouent les trouble-fête dans la salle inférieure de l'extension Portzamparc du musée. Contrastant comme Métropolis dans le Hall des plâtres avec d'autres pièces importantes de Bourdelle, en particulier des monuments commémoratifs, massifs et pleins d'emphase, ces éléments graciles, peints de rose ou de mauve, s'infiltrent entre les installations avec des titres faisant appel à l'amour comme à la mort et aux aléas de la vie: Suicide, Prière, Pendu, Baiser, Narcisse, Reddition. La légèreté des installations réduites à la plus simple expression, dans une mise en scène à la fois grave, facétieuse et ridicule, joue le contraste du dérisoire des matières et provoque maints catapultages visuels selon le sens de la visite.

Les vanités de type animalier sont également bien présentes. Au coeur de son encombrement d'objets anciens, de matériels et de moulages, des animaux naturalisés issus de l'atelier de Gloria Friedmann ont envahi celui de Bourdelle dans un savant désordre. Placés sur la longue table, sur des sièges ou sur la rambarde de la mezzanine, Eux copient l'humain de manière anecdotique, un singe prenant ses aises dans un vieux fauteuil, un autre posant devant un miroir. Le bestiaire improvisé développe une ambiance de nature morte en trois dimensions redynamisée par des linogravures  animalières, LSD, accrochées au-dessus de l'installation principale.

A côté de ces thématiques où l'humain - lorsqu'il est présent ou évoqué - conserve un parfait anonymat, Gloria Friedmann n'a pas manqué de convoquer certaines figures ayant marqué l'histoire à différents titres et de diverses manières. Ainsi, en continuité avec les salles dédiées aux nombreux portraits de Bourdelle dont ceux consacrées à la figure de Beethoven, est installée sur un long plateau en couloir la série de bustes appelée par l'artiste Cosmonautes. Tous identiques, réalisés en terre cuite vernissée et craquelée, ils sont différenciés uniquement par leur cartel. On y retrouve sous forme de fantômes des personnalités, artistes, chercheurs, hommes politiques ou autres, qui ont marqué fortement l'artiste à travers leurs diverses démarches: Karl-Heinz Stockhausen, Virginia Woolf, Stanley Kubrick, Indira Gandhi, Rainer Werner Fassbinder, Marie Curie, Youri Gagarine, Mère Teresa, Bette Davis, Isaac Newton. Dans le jardin secret et étroit séparant le musée de la rue, assimilables à des silos ou à de gigantesques urnes funéraires peintes du même vert vif, on découvre des plaques de céramique comportant une photographie, toujours facile à identifier, ainsi qu'un commentaire comparable aux caractéristiques d'une plante et à sa pratique d'entretien. Ci-dessous se retrouve le texte consacré à la cantatrice Maria Callas: "Maria Callas/ Rose Meilland 1972/ Fleur rose foncée très double, extrêmement parfumée, arbuste vigoureux, peu de soleil, suffisamment pour bien s'épanouir". Un chemin de recueillement qui concerne aussi bien des personnalités vivantes que décédées, car s'y retrouvent recomposés les traits du Général de Gaulle, John F. Kennedy, Lépold Senghor, Helmut Kohl, Gina Lollobrigida, Catherine Deneuve et la déjà citée Maria Callas.

Pour clôturer cette dense visite et tout ce qu'elle peut susciter de pensées et d'avertissements envers notre monde, son avenir menacé, ses bouleversements, et le devenir de l'être humain, il faut citer une dernière création de Gloria Friedmann, qui a réussi à confronter trois reproductions photographiques de paysages peints par trois hommes emblématiques de la deuxième guerre mondiale, à savoir Winston Churchill (dont un ouvrage jamais traduit en français fournit le titre du triptyque: Painting as a Pastime - traduire comme Peindre en tant que passe-temps), Dwight Eisenhower et ... Adolf Hitler. L'artiste a retrouvé sans trop de difficulté ces images, et noté leurs diffférences qu'elle décrit dans un interview mené par Elisabeth Lebovici. Les peintures datent d'une époque de guerre et de violence et leur caractéristique néanmoins commune est de montrer de calmes paysages ruraux. D'où la réaction de l'artiste:  "ces trois peintres ne sont pas de leur époque. Ils regardent en arrière. En tant qu'artistes, ils sont ailleurs et ils regardent ailleurs, dans un monde de bons sentiments, de boniments, qui n'exprime rien du temps qu'ils vivent." [...] En tout cas ils aiment faire de jolies peintures, des paysages paisibles. Ils représentent un univers de paix et cela résonne, évidemment, dans le contexte de mon exposition "Lune rousse" au musée Bourdelle, qui questionne l'humain, la complexité du pouvoir. J'aimerais souligner un point important dans la présentation de ces trois peintres au pouvoir: deux d'entre ces hommes sont du "bon côté" de l'histoire et l'autre, pas du tout".

Elle clôture ainsi l'interview et le sens profond de son exposition: "Aujourd'hui, déjà, on regarde le XXe siècle comme du passé. Mais au XXXe siècle, nous serons le Moyen Age, nous serons les antiquités de demain". Probablement l'Homo sapiens, ce singe debout, va mettre la terre en feu d'artifice, mais pour nous, en 2008 les chiffres 33-45 sont des nombres toujours très difficiles à déchiffrer.

 



 




Gloria Friedmann, Lune rousse au Musée Bourdelle

Exposition du 9 octobre 2008 au 1er février 2009. Musée Bourdelle, 16 rue Antoine Bourdelle - 75015 Paris. Ouverture tous les jours sauf lundis et jours fériés de 10h à 18h.

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  Gloria Friedmann, Lune rousse
  Musée Bourdelle, Paris
  09.10 -  01.02.2009

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